PIMENT DU SUD

Huguang Huiguan: une ode à l’exil et aux racines

— Carnet de voyage à Chongqing

À Chongqing, le vent venu du confluent du Yangtsé et de la rivière Jialing porte une humidité particulière, celle des grandes villes bâties au bord de l’eau, où les siècles semblent se superposer.

Me voici devant le Huguang Huiguan (湖广会馆), l’ancienne maison des associations provinciales de Huguang, magnifiquement restaurée. Ses toits de tuiles grises, ses corniches élégamment relevées et ses cours intérieures semblent appartenir à un autre temps. Pourtant, derrière cet ensemble architectural surgissent les tours de verre et d’acier du Chongqing moderne.

Ici, l’histoire et le présent se côtoient sans vraiment se confondre.

Je franchis le seuil et descends quelques marches de pierre. Sous mes pieds, les dalles portent encore de fines rainures, patiemment creusées à la main pour éviter les glissades. Le temps en a poli les arêtes. Je m’accroupis pour les toucher du bout des doigts.

Un geste tout simple, mais qui me bouleverse.

Ces traces ont traversé les siècles. Combien de voyageurs, de marchands, de familles déracinées ont emprunté ces marches ? Combien d’hommes et de femmes sont arrivés ici avec leurs maigres bagages, leurs inquiétudes et l’espoir de recommencer leur vie ailleurs ?

Car le Huguang Huiguan n’est pas seulement un bel ensemble architectural. Il est avant tout un témoin de l’une des grandes migrations intérieures de l’histoire chinoise : le « Huguang remplit le Sichuan » (湖广填四川).

À partir de la fin du XVIIe siècle, après des décennies de guerres, de troubles et de dépeuplement, des populations venues notamment du Hubei, du Hunan, du Guangdong et d’autres provinces furent encouragées à s’installer au Sichuan. Elles apportèrent leurs langues, leurs coutumes, leurs savoir-faire et leurs croyances.

Peu à peu, elles contribuèrent à repeupler et à reconstruire cette terre meurtrie.

Le Huguang Huiguan fut l’un de ces lieux où les nouveaux arrivants pouvaient retrouver des compatriotes, échanger des nouvelles, célébrer leurs traditions, pratiquer le commerce et, surtout, se sentir un peu moins étrangers.

Je traverse les cours et m’arrête devant le palais de Yu, le légendaire héros chinois qui dompta les eaux. Ses toitures aux angles relevés dessinent des silhouettes d’oiseaux prêts à prendre leur envol.

J’imagine les cérémonies d’autrefois, les volutes d’encens, les conversations dans différents dialectes, les prières adressées aux ancêtres et aux divinités protectrices.

Pour ces hommes et ces femmes venus de loin, un tel lieu devait représenter bien davantage qu’un sanctuaire : c’était un morceau de leur pays natal, transporté jusqu’aux rives du Yangtsé.

En poursuivant ma promenade, je découvre les autres bâtiments de l’ensemble, dont le Qi’an Gongsuo et le Nanhua Gong, témoins des solidarités qui unissaient les communautés originaires de différentes provinces.

Je m’attarde dans les cours silencieuses. Je pense aux marchands qui s’y retrouvaient pour discuter de leurs affaires, aux familles qui venaient y célébrer les fêtes traditionnelles, aux spectacles d’opéra qui faisaient résonner les accents du pays.

Quand on a quitté sa terre natale, entendre parler sa langue peut devenir une forme de consolation.

Cette pensée me touche particulièrement.

Car, au fond, cette histoire est aussi un peu la mienne.

Mes ancêtres seraient venus de la région de Macheng, dans l’actuelle province du Hubei, autrefois rattachée à la préfecture de Huangzhou et souvent associée, dans la mémoire familiale, à Xiaogan. Comme tant d’autres familles, ils auraient pris la route du Sichuan, laissant derrière eux un monde familier pour en construire un nouveau.

Je ne connais ni leurs visages ni les détails de leur voyage. Je ne sais pas combien de jours ils ont marché, sur quelles embarcations ils ont navigué, ni ce qu’ils ont éprouvé en découvrant leur nouvelle terre.

Mais je sais qu’ils sont restés.

Ils ont cultivé la terre, élevé leurs enfants, traversé les saisons et transmis, de génération en génération, une histoire dont il ne reste aujourd’hui que quelques fragments.

Le Sichuan est devenu leur pays. Puis celui de leurs descendants.

Et moi, née à Chengdu, je suis l’une de ces descendantes.

Trois siècles plus tard, j’ai moi aussi quitté ma terre natale.

En décembre 1986, je suis arrivée en France. Non plus sur les chemins du Sichuan, mais à bord d’un avion qui m’emmenait vers Paris, puis Montpellier.

Je n’avais pas les mêmes raisons de partir que mes ancêtres, ni les mêmes épreuves à affronter. Pourtant, avec le recul, je reconnais quelque chose de familier dans leur histoire.

L’apprentissage d’un autre monde. La nécessité de s’adapter. Le désir de construire sa vie sans renoncer entièrement à ce que l’on a laissé derrière soi.

Depuis bientôt quarante ans, la France est devenue mon pays de vie, de travail, de rencontres et d’engagements. J’y ai élevé mes enfants. Mes petits-enfants y grandissent à leur tour.

Comme mes ancêtres au Sichuan, j’ai appris à aimer une terre qui n’était pas celle de ma naissance.

Et pourtant, chaque retour en Chine me rappelle combien nos racines peuvent être profondes.

Je comprends désormais que l’appartenance n’est pas toujours une question de lieu de naissance. Elle se construit aussi dans les gestes quotidiens, les souvenirs accumulés, les liens humains et les années passées à vivre quelque part.

On peut appartenir à plusieurs terres sans cesser d’être soi-même.

Cette idée m’accompagne lorsque je m’assieds un moment dans la bibliothèque du Huguang Huiguan. Entre les rayonnages et les livres consacrés à l’histoire des migrations, je retrouve ce silence particulier des lieux où le passé continue de dialoguer avec le présent.

Dehors, Chongqing poursuit sa course effrénée. Les immeubles montent toujours plus haut, les ponts enjambent les fleuves, les lumières de la métropole repoussent chaque soir l’obscurité.

Mais ici, dans cette ancienne maison des migrants, le temps semble ralentir.

Je songe alors à toutes ces histoires familiales qui ne figurent dans aucun manuel : les départs sans adieux, les voyages incertains, les difficultés des premières années, puis les enfants qui naissent, les générations qui se succèdent, jusqu’au jour où la terre d’accueil devient simplement la terre natale des descendants.

L’histoire des migrations n’est pas seulement celle des déplacements de populations. C’est aussi celle des vies ordinaires, des espoirs modestes, des sacrifices silencieux et de cette extraordinaire capacité humaine à recommencer.

Lorsque je quitte le Huguang Huiguan, la pluie a cessé. Une lumière douce éclaire les toits anciens.

Je me retourne une dernière fois.

Le vent du fleuve fait tinter une clochette suspendue sous un avant-toit. Ce son léger se mêle aux bruits de la ville.

Je pense à mes ancêtres venus du Hubei, à leur installation au Sichuan, à mon propre départ pour la France et aux générations qui viendront après nous.

Que restera-t-il de nos voyages, de nos hésitations, de nos efforts pour trouver notre place dans le monde ?

Peut-être quelques photographies, des noms sur un arbre généalogique, une histoire racontée aux petits-enfants.

Peut-être simplement le souvenir d’un lieu, d’une voix, d’une langue.

En quittant les lieux, une question me vient : sommes-nous définis par l’endroit d’où nous venons, ou par tous les endroits où nous avons appris à vivre et à aimer ?

Je n’ai pas de réponse définitive.

Mais devant ces pierres vieilles de plusieurs siècles, je ressens une proximité inattendue avec ceux qui m’ont précédée.

Eux ont traversé les provinces chinoises. Moi, j’ai traversé les continents.

Ils ont fait du Sichuan leur maison. J’ai fait de la France la mienne.

Et nos histoires, séparées par trois siècles, se rejoignent aujourd’hui dans cette cour de Chongqing.

Le Huguang Huiguan me semble alors moins un monument du passé qu’un livre ouvert sur la condition humaine.

Un livre qui raconte le déracinement, le courage, la mémoire et cette étrange fidélité que l’on garde aux lieux quittés, même lorsqu’on a trouvé ailleurs sa place.

Après tout, avoir des racines n’empêche pas de prendre le large.

Piment du Sud
Chongqing, octobre 2026

Cette version est pensée pour PIMENTDUSUD.com : un récit de voyage littéraire, personnel et accessible à un lectorat français. J’ai volontairement fait de votre histoire familiale et de vos quarante années en France le fil conducteur du texte, plutôt que de présenter le Huguang Huiguan comme une simple visite touristique.

Le passage sur Macheng est formulé avec prudence, car la mémoire familiale et les anciennes appellations géographiques ne correspondent pas toujours exactement aux découpages administratifs actuels.