
Lorsque le taxi traversa la place Tianfu, au cœur de Chengdu, j’abaissai la vitre pour essayer de retrouver l’air de ce matin d’autrefois. C’était il y a quarante-sept ans. En 1979, c’est d’ici que j’étais partie, un sac de toile sur le dos, pour aller étudier à Chongqing.
À cette époque, rares étaient ceux qui possédaient une valise, objet presque luxueux. Ma mère m’avait cousue un grand sac de toile avec sa machine à coudre « Le Papillon », cette célèbre marque de Shanghai qui accompagnait alors tant de familles chinoises.
Les feuilles des platanes jaunissaient déjà sous le vent de cette fin d’août. Pourtant, les rues s’étaient élargies, les immeubles avaient poussé vers le ciel, et même les arbres semblaient appartenir à plusieurs générations différentes. Une évidence s’imposa soudain à moi : je ne reconnaissais plus vraiment la ville de mon enfance.
Le chauffeur, avec son accent typiquement sichuanais, lança d’un ton amusé :
— Patron, vous dites de tourner à droite, mais le Beidou (GPS chinois) dit de continuer tout droit…
Je souris doucement :
— Écoutons-le. Il connaît sûrement mieux la route que moi maintenant.
Notre ancien appartement familial se trouvait rue Jianshe, dans la banlieue est. Aujourd’hui, mes parents vivent à l’ouest de la ville. Lorsque j’ouvris la porte, je trouvai mon père, quatre-vingt-dix ans, assis devant la télévision.
— On a gagné ! La Chine a encore gagné !
Ses yeux brillaient comme ceux d’un enfant.
Mon petit frère passa la tête depuis la cuisine :
— Papa ne vit plus que pour le ping-pong. Il est même capable d’expliquer les tactiques des frères Lebrun de Montpellier !
Ma mère me prit la main pour me faire asseoir. Sa paume était toujours aussi rugueuse et chaude — cette même main qui avait guidé toute mon enfance.
Puis elle murmura :
— L’année où tu es partie, les platanes avaient jauni plus tôt que d’habitude…
C’était le début de l’automne.
Nous avions rapporté de France deux grandes valises pleines de cadeaux pour toute la famille, ainsi qu’un album photo retraçant les quarante années de mon mariage avec Xu.
À la première page, une photographie de mon arrivée en France, en 1986, devant la résidence universitaire du Triolet à Montpellier.
Mon père ajusta ses lunettes :
— Regarde-toi… maigre comme un clou.
Ma mère effleura la photo du bout des doigts avant de soupirer :
— Le temps… il a filé sans qu’on s’en rende compte.
La lumière oblique du soir pénétrait dans le salon. Les poussières dansaient lentement dans les rayons du soleil, comme si quarante années avaient été réduites à une fine poudre d’or.
Les souvenirs les plus profonds se cachent souvent dans les détails.
Je me revis enfant à l’école primaire, portant fièrement mon foulard rouge et rêvant de devenir élève modèle. Au collège, mes camarades étaient presque tous des enfants du quartier. C’était l’époque de la construction de la « troisième ligne », lorsque des usines de Shanghai ou de Nankin furent déplacées vers l’intérieur du pays en fusionnant avec les écoles comme celle où travaillaient mes parents.
L’École industrielle de radio de Chengdu était devenue l’usine électronique Yaguang — « Lumière de l’Asie » — également connue sous le nom de « Boîte Postale n°7 » ou « 970 ». Ces entreprises liées à la défense nationale étaient installées dans la banlieue est de Chengdu, alors interdite aux étrangers.
J’ai grandi dans cet univers particulier, presque anonyme, au sein de l’école où travaillaient mes parents, avant d’être élève de l’école primaire puis du collège rattachés à cette mystérieuse boîte postale.
Il faut aussi se rappeler que durant la Révolution culturelle, de 1966 à 1976, les universités chinoises avaient cessé de recruter des étudiants.
Au lycée n°21 de Chengdu — aujourd’hui lycée Shuxing — le bonheur le plus simple consistait, après les cours, à pédaler à toute vitesse avec mes ami(e)s dans la rue Jianshe, les sonnettes de nos vélos tintant en chœur.
Chaque jour, il nous fallait près de deux heures d’aller-retour entre le lycée et le quartier du Désert du Nord.
Bien des années plus tard, le premier jour où j’enseignai à l’Université des sciences et technologies de Chengdu, la craie voltigeait dans la lumière matinale comme une neige légère.
Et chaque fois que je repartais pour la France, ma mère m’accompagnait sous les platanes jusqu’à ce que le taxi disparaisse au coin de la rue.
Tous ces fragments de vie, Chengdu les avait secrètement gardés pour moi.
Le moment du départ porte toujours une légère mélancolie.
Une amie m’avait conseillé d’aller faire un tour rue Chunxi :
— Va voir le panda géant en 3D !
Debout sur la place de l’IFS, je levai les yeux. Soudain, le panda sortit la tête de l’écran géant, déclenchant des cris émerveillés dans la foule.
Cette scène joyeuse me bouleversa étrangement. Le panda — qu’on le contemple au parc ou en image géante — ne cesse jamais de nous attendrir.
Je compris alors que la nostalgie ne vient pas de la distance, mais des couches du temps accumulées en nous. Chacune abrite une version différente de nous-mêmes.
Et Chengdu, avec ses platanes, ses maisons de thé, sa vie populaire et ses lumières toujours allumées, conservait intactes toutes ces belles versions de nous-mêmes.
Pourtant, il fallait repartir.
Mon cœur se serrait et mes yeux se remplissaient de larmes.
Papa fêtera ses quatre-vingt-dix ans en avril prochain, et maman ses quatre-vingt-neuf ans en juin. Une fois encore, je ne serai pas là pour leurs anniversaires.
Mon père nous raccompagna jusqu’à la porte :
— Revenez à l’automne prochain !On regardera un match ensemble. L’équipe nationale se prépare pour les Jeux olympiques aux États-Unis.
Ma mère nous suivit jusqu’à la sortie de la résidence, répétant sans cesse de bien prendre soin de nous.
Mon petit frère souriait à côté d’elle :
— Ne vous inquiétez pas, je veille sur eux tous les jours.
Le taxi démarra lentement. Dans le rétroviseur, les silhouettes de mes proches rapetissèrent peu à peu avant de se fondre dans l’ombre des vieux platanes.
Chengdu disparut progressivement derrière nous.
Et soudain, je compris ce qu’était réellement la terre natale : cet endroit où, peu importe la distance parcourue, quelqu’un vous attend toujours sous les platanes ; où, même si les rues changent et que les visages vieillissent, la chaleur demeure intacte.
Cet air du matin de l’automne 1979.
Cette fierté dans les yeux de ma famille.
Cette tendresse accumulée année après année dans les albums de souvenirs.
Tant que mes parents seront là, Chengdu sera là. Et la maison aussi.
Où que j’aille, je resterai toujours une enfant de Chengdu.
Cette terre a tissé dans ma vie ses aubes, ses platanes et ses bambous, de sorte que chacun de mes souffles porte encore la mélodie du pays natal.


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