Les Français marchent trop vite !
Lorsque je suis arrivée à Paris en 1986, après plus de 10 000 kilomètres de voyage depuis Chengdu, je pensais être prête. Après tout, j’avais étudié le français littéraire pendant quatre ans à l’Université des Langues Étrangères du Sichuan. Molière, Balzac, Victor Hugo n’avaient presque plus de secrets pour moi.
J’allais vite découvrir qu’entre le français des livres et les Français en chair et en os, il existait un petit écart…
Mon premier choc fut esthétique.
Qu’ils étaient beaux, ces Français !
Dans les romans, je les imaginais élégants. Dans la réalité, ils l’étaient encore plus. Chacun semblait avoir son propre style. Personne ne portait les mêmes vêtements. Les femmes étaient maquillées, coiffées, parfumées, couvertes de bijoux. Quant aux hommes, ils avaient l’air de sortir directement d’un film français.
Moi qui venais d’une Chine où le noir, le gris, le blanc et le bleu de travail dominaient encore les garde-robes, j’avais l’impression d’être tombée dans une boîte de crayons de couleur.
Je regardais partout. Les yeux bleus, les yeux verts, les cheveux blonds, roux, bruns… J’avais peur d’en perdre un morceau.
Mon deuxième choc fut sentimental.
Mon mari était venu me chercher à l’aéroport d’Orly. Nous avions été séparés pendant dix-huit mois après notre mariage. Pendant cette période, nous nous étions écrit trois lettres par semaine.
Oui, trois lettres.
À l’époque, quand on s’aimait, on écrivait. Beaucoup.
Aujourd’hui encore, nous conservons précieusement ces 243 lettres. Elles racontent une histoire d’amour, mais elles représentent aussi une époque où l’on savait attendre le facteur avec plus d’impatience que l’on attend aujourd’hui un message sur son téléphone.
Après les retrouvailles, vint le troisième choc : le métro parisien.
Pour moi, c’était une véritable œuvre d’art.
Les plans du métro couvraient les murs avec leurs lignes multicolores qui partaient dans tous les sens. Mon mari Xu, doctorant en hydrogéologie à Montpellier, adorait déchiffrer ce gigantesque labyrinthe souterrain.
Moi, je regardais la carte comme si elle était le plan secret d’une fusée spatiale.
Mais ce qui m’a le plus surprise dans le métro, ce n’était pas sa complexité.
C’était le silence.
Personne ne parlait.
Personne.
Des centaines de personnes voyageaient ensemble sans échanger un mot.
En bonne Chinoise curieuse, j’avais pourtant mille questions.
— Pourquoi cette station s’appelle-t-elle ainsi ?
— Où allons-nous maintenant ?
— Qui est ce monsieur avec son accordéon ?
— Pourquoi tout le monde fait-il la tête ?
Chaque fois que j’ouvrais la bouche, Xu me faisait discrètement signe de me taire.
— Je t’expliquerai tout à l’heure.
J’ai donc découvert une caractéristique essentielle de la vie parisienne : on réfléchit dans le métro, mais on ne bavarde pas.
Quel soulagement lorsque nous sommes enfin remontés à la surface ! J’ai pu reprendre mes activités favorites : parler et poser des questions.
Puis j’ai observé un autre phénomène mystérieux.
Les Parisiens marchaient extrêmement vite.
À peine sortis du métro, ils se lançaient dans une course invisible.
Où allaient-ils ?
Pourquoi étaient-ils tous pressés ?
Était-ce une compétition nationale dont j’ignorais l’existence ?
Avec mon mètre cinquante et uelques centimètres, je comprenais rapidement que je ne gagnerais jamais cette épreuve.
Pendant trois jours, j’ai suivi mon mari comme une touriste professionnelle. C’était un luxe extraordinaire.
J’avais préparé une liste très sérieuse : Notre-Dame, la Tour Eiffel, le Sacré-Cœur…
Et aussi une supérette de quartier.
Car tout m’intéressait.
Les grands monuments, bien sûr, mais aussi les baguettes, les vitrines, les marchés, les journaux, les terrasses de café et même les poubelles.
La France que j’avais découverte dans les livres devenait soudain réelle.
Chaque rue était une aventure.
Chaque visage racontait une histoire.
Et même si je ne comprenais pas encore toutes les habitudes françaises, une chose était certaine : je venais d’entrer dans une nouvelle vie.
Une vie où les gens marchaient trop vite, parlaient trop peu dans le métro… mais étaient incroyablement élégants.