Il est des chemins que l’on emprunte avec le cœur avant même d’y poser les pieds.
Rejoindre Sète depuis Montpellier est de ceux-là. Chaque fois, j’aime gravir le mont Saint-Clair, comme on monte vers un promontoire intérieur. Là-haut, la ville s’offre dans toute sa splendeur, enlacée par la Méditerranée. Son bleu infini apaise l’âme, tandis qu’une douce nostalgie vient discrètement s’y déposer, comme une vague sur le sable.
Nous avons quitté l’effervescence des quais – les terrasses animées, les rires mêlés au chant des mouettes, les bateaux bercés par le port et les foules estivales – pour franchir le seuil d’un autre univers : celui de Paul Valéry.
J’ai toujours aimé marcher dans les pas des grands esprits. Les biographies, le cinéma, les lieux qu’ils ont habités donnent parfois l’illusion précieuse de dialoguer avec eux, au-delà du temps. Les échos des existences des hommes et des femmes résonnent encore dans les murs, comme si les lieux avaient gardé la mémoire des silences autant que celle des mots.
Je gardais encore en moi l’émotion ressentie devant les deux remarquables films La Bataille de Gaulle, découverts récemment au cinéma. Ils m’avaient replongée dans les heures les plus sombres de l’Histoire. Au fil des salles du musée, j’ai découvert un Paul Valéry profondément bouleversé par l’Occupation, un homme qui choisit de résister avec les armes de l’esprit. Sa plume, discrète mais inébranlable, portait la force tranquille des consciences libres.
Une autre découverte m’attendait pourtant.
J’ignorais que Paul Valéry entretenait avec la Chine une relation intellectuelle si profonde, rejoignant en cela Victor Hugo ou Voltaire. Il ne connut jamais ce pays autrement que par l’imaginaire, les lectures et les rencontres. Mais cette Chine rêvée irrigua sa pensée, devenant pour lui un miroir dans lequel l’Occident pouvait contempler ses propres contradictions.
Dès 1895, avec Le Yalou, inspiré par la guerre sino-japonaise, la Chine surgit sous sa plume comme une « planète séparée » : mystérieuse, fascinante, insaisissable. Il y voyait une civilisation capable d’unir les contraires : la sagesse et la simplicité, l’inventivité et la retenue, la puissance des découvertes sans l’obsession de la domination.
Il ne voyagea jamais en Asie, mais les rencontres suffisent parfois à abolir les distances. Grâce au grand poète chinois Liang Zongdai, il découvrit la poésie lumineuse de Tao Yuanming et de Wang Wei, dont la sobriété et la profondeur faisaient écho à sa propre quête intérieure. Il témoigna également de son estime envers Sheng Cheng, intellectuel chinois ayant séjourné à Sète, en préfaçant l’un de ses ouvrages en 1934.
Dans les années 1920 et 1930, Valéry regardait la Chine comme une autre manière d’habiter le monde. Cette civilisation, pensait-il, avait inventé la boussole, la poudre ou l’imprimerie sans faire de ses découvertes des instruments de conquête. À travers elle, il interrogeait une Europe emportée dans une fuite en avant technique et guerrière, allant jusqu’à dénoncer sa « bestialisation ». Il affirmait alors que les peuples d’Extrême-Orient avaient « beaucoup à nous apprendre dans les relations des hommes entre eux ».
Au fil des années, son regard se transforma. La Chine ne fut plus seulement un Orient lointain, mais un véritable alter ego intellectuel, une autre voie possible pour penser le monde et l’avenir des civilisations.
En quittant le musée, je suis restée quelques instants face à la mer. Le vent faisait danser la lumière sur l’eau. J’ai pensé à Paul Valéry, enfant de Sète, qui écrivait que « le vent se lève… il faut tenter de vivre. »
Peut-être est-ce là le plus bel héritage qu’il nous laisse : continuer à penser, à apprendre des autres cultures, à traverser les frontières visibles et invisibles, et ne jamais cesser de vivre avec curiosité.
Merci, Paul Valéry, pour cette traversée.
P.S: dans les années 90, j’ai eu l’honneur d’être à la réception de Monsieur SHENG Cheng à la Maison des Relations Internationales de Montpellier. Et un recueil des ses poésies est toujours dans notre bibliothèque.
