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Vous n’allez peut-être pas me croire, mais cela fait exactement vingt ans que j’ai quitté les fourneaux du restaurant familial « le Chengdu » à Montpellier.
Trente cinq ans plus tôt, je maniais la poêle, les flammes s’élevaient haut, et l’odeur du piquant vous prenait à la gorge. J’étais très heureuse d’avoir partagé ma cuisine durant 15 ans avec l’aide de mon mari Xu. Vingt ans après, nous avions co-géré un domaine viticole chinois dans les Corbières du sud de la France, où j’avais vécu au milieu des vignes et des barriques de chêne pendant dix longues années tout en apprenant mon nouveau métier de vigneronne.
Qui aurait écrit un scénario pareil ?

En partant des fourneaux du restaurant le Chengdu, j’ai plongé tête la première dans le secteur de BTP — une entreprise française, en Chine. Puis je suis devenue une spécialiste dans l’exportation des vins français vers la Chine. Voyage après voyage, je me suis lancée dans un nouveau défi en posant mes valises au fin fond de la campagne audoise pour diriger un château viticole. C’était en 2015.
Changements de statuts incessants, apprentissage jamais interrompu — la culture des entreprises internationales, leurs rythmes, la manière de s’entendre avec toutes sortes de gens. Parfois contre vents et marées… voilà ce qui a fait ma plus grande joie toutes ces années.

Mais certaines choses sont gravées dans les os. Par exemple, ce tour de main de la cuisine du Sichuan.
Cette année mon mari et moi sommes allés rendre visite à notre fille et son petit ami en Belgique, tout en emmenant nos deux petits-fils. La nouvelle est parvenue aux oreilles du patron d’un célèbre restaurant italien de Bruxelles. Ma fille m’a appelée sans détour : « Viens donc dans la cuisine, montre-nous ton talent ! » http://www.racinesbruxelles.com
J’ai accepté sans hésiter.

Et voilà comment a eu lieu ce repas à huis clos, rien que pour l’équipe et quelques amis. Pas un déjeuner habituel. Le patron a fermé sa salle, il n’y avait que ses employés et nous, bien au chaud, pour un moment de pure gourmandise.
On était une quinzaine. Des jeunes Italiens vivant en Belgique avec des origines diverses mais rassemblés autour de la cuisine, me regardaient affairé avec des yeux gourmands.
Pour être honnête, j’ai toujours cuisiné pour ma famille et amis en plus des soirées gourmandes au Château la Bastide, mais n’avais plus vraiment cuisiné dans un restaurant depuis 20 ans. Mais dès que ma main a retrouvé le hachoir, tout m’est revenue. Le rythme en ciselant les cebettes, le gingembre et l’ail, le dosage des épices, la maîtrise du feu — c’est comme le vélo : une fois qu’on sait, on n’oublie plus.
Les plats arrivaient sur la table, les arômes se répandaient dans tous les coins du restaurant.
Les jeunes Italiens sont chaleureux de nature. Leur enthousiasme en dégustant était un vrai bonheur à voir. Habitués aux saveurs italiennes et aux pâtes, ces jeunes ont soudain été frappés en pleine âme par un Mapo tofu et des émincées de Boeuf sauté à la sichuanaise aux Blanc de poireaux. Ils écarquillaient les yeux, s’exclamaient « C’est bon ! » — ah oui, la bonne cuisine n’a pas de frontières ! Leurs visages ne mentaient pas : c’était du pur bonheur.
Le plus drôle : Ugo, le jeune patron, après sa première bouchée, est resté figé trois secondes, puis a tranquillement mis de côté un peu de chaque plat pour en garder à sa femme.
Tous les convives, hilares, n’arrêtaient pas de me faire un pouce levé.
Après le repas, nous avons fixé un nouveau rendez-vous : la prochaine fois, on fera la cuisine ensemble— lui ses plats italiens, moi mes plats sichuannais, une véritable collaboration à quatre mains pour un repas de l’amitié sino-italienne.
Les sauces tomates et l’huile d’olive d’Italie, avec la pâte de fèves épicée de Pixian et le poivre du Sichuan… Rien que d’y penser, ça me réjouit.
La vie a fait son chemin, et après un grand tour du monde depuis cette cuisine familiale au restaurant Le Chengdu, c’est dans une cuisine lointaine, en terre étrangère, que j’ai retrouvé celui que j’ai toujours été.
C’est sans doute ce qu’on appelle — après tant d’années, je reste cette cuisinière du Sichuan.

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