Les livres Interdits

Les jours et les années s’écoulaient lentement. Je m’étais habituée à cette existence calme, presque silencieuse, avec des amis de mon école. Pourtant, malgré cette tranquillité apparente, ma santé me faisait souvent souffrir.

Parfois, je descendais retrouver les enfants du quartier. Il y avait là des garçons et des filles de tous âges. Nous n’avions ni jouets ni distractions modernes, mais notre imagination suffisait à remplir nos heures de jeux. Avec une grosse corde, nous formions des équipes de cinq à dix enfants : tantôt nous sautions à la corde, tantôt nous jouions dans des carrés dessinés à la craie sur le sol. Avec quelques osselets de porc et des morceaux de bambou taillés, nous inventions aussi des parties de mikado improvisées.

Les livres, eux, étaient rares. En dehors des manuels scolaires et des romans révolutionnaires autorisés, il n’existait presque aucune lecture de loisir. À l’entrée des salles de classe, les professeurs menaient régulièrement la chasse aux ouvrages interdits, par crainte des lectures non autorisées. Tous les professeurs y participaient car c’était leur responsabilité. Y compris ma mère.

Ces livres clandestins étaient souvent recopiés à la main par des inconnus. D’une main à l’autre, les livres circulaient secrètement de cartables en cartables. Nous prenions la malin plaisir de défier les adultes et comprenions mal ces histoires d’amour parfois crues, mais elles exerçaient sur nous une fascination étrange. Des mots surgissaient comme des petits diables habiles et provocateurs. Lorsque les professeurs insistaient pour découvrir les cachettes, nous opposions un silence obstiné. Les plus âgés connaissaient des refuges secrets que personne ne trahissait.

Moi aussi, je lisais ces textes en cachette, moins pour leurs récits que pour admirer la beauté des écritures anonymes. Et de sentir ces pages très abimées et parfois manquantes, c’étais pour moi une réjouissance partagée. 

Et le désert de la lecture était réel malgré la soif de tous les jeunes.

Comme j’étais souvent malade et alitée, je lisais sous la couverture dans le pénombre. Mes parents m’obligeaient à faire la sieste à cause de ma santé fragile. En réalité, je cachais mes livres et parfois mon père soulevait la couverture d’un coup sec. La c’étais la punition sévère. Des coups sur mon corps, jamais sur le visage. Je devais aller à l’école en boitant comme si je me faisais mal en tombant.

Petit à petit j’étais devenue myope de mon oeil droit à cause de ces folles envies de lecture, sous ma couverture. Juste une petite lumière entretrouée.

Bien des années plus tard, j’évoquais ces punitions avec mes parents. Ils m’expliquaient que j’étais fragile de santé mais têtue comme un buffle de champs de rizière. Je détestais d’aller au lit et avais besoin très peu de sommeil. Cinq ou six heures de sommeil par jour me suffisait.

Le temps était trop précieux.

Je préférais la lecture pendant que tout le monde faisait la sieste.