
Il existe en France un petit village au nom singulier : Colombey-les-Deux-Églises.
Un nom qui évoque déjà le sacré. Un village que le monde semble pourtant avoir oublié.
À peine quatre cents habitants. Une église, une boulangerie, quelques fermes, un restaurant étoilé au Guide Michelin, quelques chambres d’hôtes et maisons de pierre. Rien de plus. Rien de moins.
Depuis Genève, il nous aura fallu près de quatre heures de route pour atteindre ce lieu que je rêvais depuis longtemps de découvrir.
Lorsque nous arrivons, le soleil descend lentement sur les plaines de la Haute-Marne. Les champs de blé, les haies et les maisons du village se couvrent d’une lumière couleur de miel. L’air est chargé du parfum des herbes, de la paille chauffée par le soleil et de cette douceur propre aux fins d’après-midi d’été.
Mon petit-fils Adam, huit ans, me demande avec enthousiasme :
— Mamie, c’est ici que vivait le Général ?
Dans son imagination d’enfant, un grand chef militaire devrait habiter sous l’Arc de Triomphe ou, à défaut, être figé dans une immense statue dominant une grande place.

Son frère Rayan, treize ans, a déjà couru vers un champ de tournesols. Les bras ouverts face au soleil couchant, il tourne sur lui-même. Les fleurs, le vent du soir, l’adolescent… l’instant ressemble à une toile impressionniste.

Après avoir déposé nos bagages, nous ne nous dirigeons pas vers La Boisserie, mais vers le cimetière du village.
Il est si petit qu’il ressemble au jardin d’une maison de campagne.
Le portail en fer est entrouvert. Une allée de gravier serpente entre des rangées de tombes impeccablement entretenues. Beaucoup sont fleuries, ornées de photographies ou de petits anges en verre coloré qui prennent, sous la lumière du soir, des reflets délicats.
Puis, dans un coin du cimetière, une tombe d’une simplicité saisissante.
Sous une croix de marbre blanc ne figurent qu’un nom et deux dates.
Ni « Président ».
Ni « Général ».
Aucun titre.
C’est pourtant la tombe de Charles de Gaulle.

À ses côtés repose son épouse, Yvonne et leur fille Anne, atteinte de trisomie 21, disparue à seulement vingt ans.
Derrière la pierre, un drapeau tricolore épouse doucement le monument sous la caresse du vent, comme une étreinte silencieuse.
Adam s’accroupit devant la tombe et suit du regard les lettres gravées.
— Mamie… c’est vraiment le général de Gaulle ?
Je hoche la tête.
— Oui. Il fut le chef de la France libre, premier Président de la Cinquième République, et aussi le premier chef d’État d’un grand pays occidental à reconnaître officiellement la République populaire de Chine, en 1964.
Je pense alors à sa stature : un mètre quatre-vingt-seize.
Et cette tombe qui m’arrive à peine à la poitrine.
Celui devant qui l’Europe entière s’est un jour inclinée a choisi de reposer sous une pierre d’une humilité désarmante.
Les enfants restent silencieux tandis que je leur raconte la guerre et la vie du Général et les 2 magnifiques films La Bataille de Gaulle…
Seul le vent répond.
En quittant le cimetière, quelques centaines de mètres suffisent pour rejoindre La Boisserie, la demeure où Charles de Gaulle passa les dernières années de sa vie.

Des murs de pierre grise, un toit d’ardoises, des volets blancs. Le jardin n’a rien d’ostentatoire. Deux grands tilleuls dessinent une arche végétale devant l’entrée.
Une pluie d’été éclate soudain.
En traversant leur feuillage, j’ai l’impression de franchir une frontière invisible entre notre époque et la sienne.
Au fond du jardin, les enfants découvrent un vieux pommier.
Les premières pommes sont déjà tombées.

Ils en ramassent une, la croquent avec gourmandise.
— Aujourd’hui, nous avons de la chance, dit Adam. Nous mangeons les pommes du Général !
À l’intérieur, la maison surprend par sa sobriété.
Un vieux fauteuil.
Un tapis rapiécé.
Un bureau marqué par les années.
Le guide nous glisse avec pudeur :
— Ici, presque tout est resté tel que le Général l’a laissé.
Son bureau est baigné de lumière. Trois grandes fenêtres ouvrent sur l’immense plaine de la Haute-Marne. Les collines, au loin, ressemblent aux épaules d’un géant endormi.
Sur la table repose le manuscrit des Mémoires de guerre. Les pages jaunies portent une écriture ferme, énergique, dont les dernières courbes semblent pourtant s’adoucir, comme si une infinie retenue venait toujours tempérer la force.
Après avoir quitté la présidence de la République, Charles de Gaulle vécut ici pendant dix années.
Chaque jour suivait le même rythme : promenade, lecture, écriture… puis, parfois, une visite à Anne au cimetière.
Son secrétaire racontait qu’il parlait rarement de la guerre et encore moins de ses propres mérites.
Une seule lettre semblait l’avoir profondément bouleversé.
Un jeune soldat lui demandait :
« Mon Général, le jour où vous êtes revenu sur la terre de France, avez-vous pleuré ? »
Il ne répondit pas par un discours. Sur la marge de la lettre, il écrivit simplement un mot :
« Oui. »
Un seul mot.
Plus lourd que bien des discours.
Lorsque nous quittons La Boisserie, le soleil est revenu.
Les cloches de l’église sonnent 19 heures.
Le village semble ralentir au même rythme.
Les enfants courent derrière un petit chien de chasse. Leurs éclats de rire traversent la cour et se mêlent au silence du soir.
Je repense alors au testament du Général.
Pas de funérailles nationales.
Pas de cérémonie grandiose.
Pas de couronnes.
Un cercueil fabriqué avec le chêne du village, par le menuisier du village.
Autour de lui, seulement sa famille et ceux qui avaient combattu à ses côtés.
Quelle simplicité.
Celui qui avait occupé les plus hautes fonctions de l’État choisit finalement de revenir à l’essentiel.
Il restitua à la vie quotidienne ces grands mots que sont la liberté, la dignité, l’indépendance et le courage.
Il les remit dans la lenteur des cloches.
Dans la chaleur du pain tout juste sorti du four.
Dans les rires d’enfants courant au crépuscule.
Sur le chemin qui nous ramène à notre maison d’hôtes, Adam me demande soudain :
— Mamie, c’est quoi, un grand homme ?
Je regarde le village disparaître peu à peu dans la nuit. Puis je lui réponds doucement :
— Un grand homme n’est pas celui qui se tient le plus haut. C’est celui qui accepte de s’abaisser suffisamment pour que les générations suivantes puissent monter sur ses épaules et voir plus loin.
La nuit enveloppe lentement les champs. Ce village de quatre cents habitants s’endort dans un silence bleu profond.
Comme une vague au cœur de l’océan. Le jour, elle porte la mémoire d’une nation. La nuit, elle disparaît dans le temps, attendant simplement l’aube pour revenir, une fois encore, caresser doucement le rivage.



Vous devez être connecté pour poster un commentaire.