PIMENT DU SUD

Fête de la Lune

– 40 de gâteaux de lune, toute une vie pour se retrouver

    Il est des moments tout simples qui prennent, avec les années, une valeur particulière. Cette année, pour la fête de la Mi-Automne, j’ai retrouvé mes parents autour d’une même table, après quarante ans passés loin d’eux. Nous avons partagé des gâteaux de lune, comme autrefois. Un geste ordinaire, mais qui, cette fois, avait pour moi une tout autre signification.

    À 17 ans, j’ai quitté Chengdu pour mes études de français dans la ville de Chongqing, avant de partir encore plus loin quelques années plus tard, avec l’insouciance de ceux qui pensent avoir toute la vie devant eux. Je ne savais pas alors que les années passeraient si vite, ni que tant de fêtes de la Mi-Automne se succéderaient avant que nous puissions à nouveau les célébrer ensemble.

    40 ans … Quarante automnes sous d’autres cieux, à contempler cette même lune qui éclairait aussi la maison de mon enfance.

    Aujourd’hui, mes parents ont quatre-vingt-dix ans. Leurs cheveux ont blanchi, leurs gestes se sont ralentis. En les retrouvant, j’ai pris conscience du temps écoulé, de tout ce qui avait changé, et de ce qui, malgré la distance, était resté intact.

    Cette année, nous avons fait le long voyage spécialement jusqu’à la maison familiale à Chengdu.

    Ma sœur cadette, Dongping, avait envoyé des gâteaux de lune à l’avance, comme il est de coutume. Nous avons ouvert les jolies boîtes, découpé les gâteaux en petits quartiers et retrouvé ces doux parfums si familiers. Autour de la table, les souvenirs, rires et quelques larmes ont envahi l’ambiance de cette fête familiale.

    Je me suis revue enfant, courant et jouant sous la lune avec l’insouciance de cet âge. À l’époque, la fête de la Mi-Automne était avant tout un moment de joie. Nous ne mesurions ni la portée symbolique de cette célébration ni la valeur de ces réunions familiales qui nous semblaient aller de soi.

    Un ancien poème chinois dit que la jeunesse ne connaît pas encore le goût du chagrin. Il faut parfois avoir vécu loin de chez soi, traversé les années et les épreuves, pour comprendre certains sentiments que les mots seuls ne suffisent pas à transmettre.

    Je comprends aujourd’hui autrement ces vers du célèbre poète Du Fu :

    « La rosée blanchit à partir de ce soir,
    Mais la lune est toujours plus lumineuse au pays natal. »

    Au fil du temps, j’ai appris à apprécier le calme d’une soirée, une tasse de thé sous la lune, le passage des saisons, les fleurs qui s’ouvrent et se fanent. La vie nous enseigne peu à peu à regarder autrement ce qui nous entoure.
    Et il faut parfois être parti longtemps pour mesurer ce que signifie revenir.

    Ce soir-là, mes parents étaient assis près de moi, toujours présents malgré leur grand âge. Les retrouver, entendre leurs voix et partager ces gestes familiers m’a rappelée combien nos racines continuent de nous accompagner, où que nous vivions.

    Je suis reconnaissante à mon petit frère, qui veille sur eux au quotidien. Sa présence attentive et son dévouement me permettent de rester proche de nos parents, malgré les dix milles kilomètres qui nous séparent.

    Le poète Su Shi écrivait :

    « Puissions-nous vivre longtemps,
    Et partager la beauté de la même lune, malgré la distance qui nous sépare. »

    Ces vers, si souvent récités à l’occasion de la fête de la Mi-Automne, prennent aujourd’hui une résonance particulière.

    Tant que nos parents sont là, il reste quelque part un lieu où notre histoire a commencé, une maison vers laquelle nous pouvons revenir.

    Ce soir-là, nul besoin de festin ni de mets raffinés. Un gâteau de lune partagé en famille suffisait.

    La lune était pleine dans le ciel de Chengdu. Et, autour de la table, nous étions enfin réunis.

    Puisse le temps se montrer doux envers mes parents et leur offrir encore de longues années de paix et de sérénité.

    Cette fête de la Mi-Automne restera pour moi celle du retour, des retrouvailles et d’une douceur retrouvée.

    Après quarante ans, jamais un gâteau de lune ne m’avait semblé aussi savoureux.