Lieu : Université de Technologie de Chengdu – sur les traces du temps et de la gratitude (4)

Les drapeaux de la célébration du 70ᵉ anniversaire de l’université claquaient encore au vent, comme s’ils avaient tant de choses à raconter sur ces sept décennies écoulées.

La foule s’était peu à peu dispersée. Nous avons emprunté la grande allée bordée de platanes pour aller rendre visite à quelques-uns de nos anciens professeurs.

L’automne avait doré les feuillages. Les feuilles tournoyaient doucement avant de se poser sur le sol, formant un tapis de petites pièces d’or. Sous nos pas, elles bruissaient comme les pages jaunies d’un vieux livre que l’on feuillette, un livre dont chaque page raconterait une histoire du temps passé.

Nous étions encore tout à l’émotion de ces retrouvailles.

J’avais revu tant d’anciens collègues, mais aussi d’excellents étudiants que j’avais connus quarante ans auparavant. Gao Xu, de son côté, avait retrouvé ses camarades de promotion et revisité la bibliothèque qu’il aimait tant pendant ses années universitaires.

Mais il nous restait une visite particulièrement chère au cœur : celle de Monsieur He Dashun.

Nous avions convenu de notre rencontre par téléphone. Sa voix chaleureuse n’avait pas changé. Et lorsque nous l’avons retrouvé, son sourire rayonnant nous a accueillis avec cette même douceur qu’autrefois.

« Gao Xu ! Nanping ! »

Il nous appelait tous les deux par nos noms, devant la porte de chez lui, avec cet enthousiasme si familier, comme si les années n’avaient jamais passé.

Autour d’une tasse de thé vert, dont le parfum délicat s’élevait doucement, nous avons évoqué les festivités du 70ᵉ anniversaire de l’université, puis les souvenirs de notre jeunesse.

Soudain, Monsieur He est resté silencieux quelques instants. Puis, se tournant vers Xu, il lui a demandé doucement :

« Tu te souviens de ton arrivée à l’université ? Ton anglais était encore bien fragile. Tu avais tellement de mal avec la prononciation ! »

Xu a souri.

« Comment pourrais-je l’oublier ? À l’époque, je peinais même à tenir une conversation toute simple. Je venais tout juste de quitter la campagne de Hechuan, près de Chongqing. J’étais timide, peu sûr de moi, et je travaillais jour et nuit pour essayer de rattraper mes camarades. Chaque mot anglais, chaque règle de grammaire me semblait une montagne à franchir. »

Et il a poursuivi :

« C’est Monsieur He qui m’a patiemment aidé. Il corrigeait ma prononciation, son après son, sans jamais s’impatienter ni me reprocher ma lenteur. Il me disait simplement : “Ne te presse pas. Tu as encore tout le temps devant toi.”

Plus tard, en 1982, j’ai réussi le concours national pour partir étudier en France. Je me souviens encore que c’est lui qui m’a annoncé la nouvelle : “Tu es reçu ! Et tu es le premier étudiant ayant décroché une bourse française de notre université ! ”

À cet instant, j’ai vu dans ses yeux une joie et une fierté peut-être plus grandes encore que les miennes. »

Je les écoutais, profondément émue.

Il est des enseignants qui ne se contentent pas de transmettre des connaissances. Par leur patience, leur confiance et leur bienveillance, ils ouvrent à leurs élèves des chemins qu’ils n’auraient jamais osé imaginer.

Leur influence agit en silence, comme une pluie douce qui nourrit la terre sans faire de bruit.

Puis nous sommes allés ensemble rendre visite à deux autres professeurs, Madame Wei Jia et Monsieur Yang Lizheng, tous deux anciens enseignants de Xu au département d’hydrogéologie.

Un couple admirable, uni depuis tant d’années, qui a formé plusieurs générations d’étudiants.

Aujourd’hui, ils ont atteint un âge très respectable. À 90 ans leurs cheveux sont devenus blancs, mais leurs regards restent vifs, leurs pensées claires et leurs paroles toujours aussi franches et énergiques. Leur vivacité d’esprit n’a rien à envier à celle des plus jeunes !

À peine installés, ils se sont remis à évoquer les années universitaires de Xu.

Ils se souvenaient encore de ce jeune garçon venu de la campagne, sérieux, persévérant, prêt à travailler sans relâche pour réussir ses études.

Les entendre parler de lui avec autant d’affection, après toutes ces années, nous a profondément touchés.

En Chine, on dit qu’un maître d’un jour mérite le respect d’un père pour toute une vie ou qui est ton maître un jour est ton père pour toujours.

Ceci date du temps de Confucius, 500 ans avant notre ère.

Cette expression prenait, ce jour-là, tout son sens.

Mais parmi les souvenirs qui nous lient à ces professeurs, il en est un qui occupe une place toute particulière dans notre cœur.

En 1985, à l’occasion de notre mariage, Madame Wei nous avait offert un cadeau extraordinaire : une ancienne broderie de Suzhou représentant un couple de canards mandarins, symbole traditionnel de l’amour et de la fidélité conjugale.

La broderie de Suzhou est l’une des 4 plus belles broderies du Chine.

Cette broderie, vieille de près d’un siècle, était un trésor de famille, conservé autrefois dans une ancienne demeure pékinoise.

Nous avions immédiatement compris combien ce cadeau était précieux, non seulement par son ancienneté et sa beauté, mais surtout par la confiance et l’affection qu’il exprimait.

Aujourd’hui encore, ces deux canards mandarins, délicatement brodés fil après fil, semblent glisser paisiblement sur l’eau.

Encadrée, l’œuvre est toujours accrochée au mur de notre salon.

Quarante et un ans ont passé depuis ce cadeau de mariage. Pourtant, chaque fois que mes yeux se posent sur cette broderie, je revois le visage de Madame Wei et je retrouve intacte l’émotion de ce geste.

Chaque point de soie semble contenir un peu de sa tendresse.

La valeur d’un cadeau ne se mesure décidément pas à son prix, mais à la profondeur des sentiments qu’il porte.

Xu me dit souvent que, parmi les richesses de son existence, les enseignements reçus de ses professeurs figurent parmi les plus précieux.

Voilà pourquoi, chaque fois que nous revenons à Chengdu, nous tenons à leur rendre visite.

C’est notre manière de ne jamais oublier ceux qui nous ont aidés à grandir et à trouver notre chemin.

Pour ma part, je n’ai jamais été l’élève de ces professeurs. J’ai simplement été la collègue de Monsieur He Dashun à la faculté des langues étrangères. Mais au fil des années, à travers l’histoire de Xu et l’affection que ses maîtres lui ont toujours témoignée, j’ai appris, moi aussi, à les aimer et à leur être reconnaissante.

Il existe dans la tradition chinoise une très belle expression :

« Les pêchers et les pruniers ne parlent pas, mais les pas de ceux qui viennent admirer leurs fleurs finissent par tracer un sentier à leurs pieds. »

Elle signifie que la véritable vertu, comme la grandeur d’un enseignant, n’a nul besoin de se proclamer. Elle rayonne naturellement à travers les vies qu’elle a éclairées.

La gratitude envers nos maîtres est aussi profonde qu’une montagne et aussi durable qu’un fleuve.

En quittant nos professeurs, nous avons retrouvé la grande allée de platanes françaises.

Le vent s’était levé de nouveau.

Les feuilles bruissaient doucement au-dessus de nos têtes, comme une mélodie ancienne que l’on ne se lasse jamais d’écouter.

Elle chantait le temps qui passe, les années qui nous éloignent de notre jeunesse, les visages qui demeurent dans nos mémoires.

Et surtout, elle chantait cette reconnaissance infinie envers ceux qui, un jour, nous ont tendu la main, ouvert l’esprit et donné des ailes.

Car les années passent, mais la lumière transmise par un maître ne s’éteint jamais.

Piment du Sud