
À Ferney, retrouver Voltaire et parler de la Chine
Il y a des écrivains que l’on découvre dans les livres, et que l’on finit, au fil des années, par considérer presque comme de vieux amis.
Voltaire est de ceux-là.
Je l’ai rencontré pour la première fois en Chine, il y a plus de quarante ans, sur les bancs de l’université où j’étudiais le français. À cette époque, la France était encore pour moi un pays lointain, aperçu à travers sa langue, sa littérature et ses grands écrivains. Voltaire appartenait à ce monde-là : celui des Lumières, de la liberté de penser, de l’ironie et du combat contre l’intolérance.
Jamais je n’aurais imaginé qu’un jour je vivrais en France, et encore moins que, des décennies plus tard, je pousserais la porte de sa maison à Ferney-Voltaire.

Ce jour-là, en approchant de la demeure où il passa les vingt dernières années de sa vie, j’ai éprouvé une émotion particulière. Ce n’était plus seulement l’écrivain étudié autrefois dans mes livres. Derrière ces murs, Voltaire avait marché, réfléchi, reçu ses visiteurs, écrit ses lettres et poursuivi ses combats.

Et puis il y avait cette table d’écriture.
Je me suis approchée presque avec respect. Une simple table, finalement. Mais comment ne pas imaginer la main qui s’y posa, la plume courant sur le papier, les idées traversant l’Europe ?
À cet instant, une pensée m’a amusée : si Voltaire revenait s’asseoir là aujourd’hui, de quoi lui parlerais-je ?
De la Chine, bien sûr.
Car c’est peut-être ce qui me touche le plus chez lui : découvrir que cet homme du XVIIIᵉ siècle, qui n’avait jamais mis les pieds en Chine, avait pourtant regardé avec tant de curiosité vers cette civilisation lointaine.
À travers les récits des missionnaires jésuites, les témoignages des voyageurs et les premières traductions des textes chinois, Voltaire s’était construit une Chine qui correspondait à plusieurs de ses idéaux.
Il admirait son ancienneté, la place accordée aux lettrés et à l’éducation, et surtout le principe des examens impériaux, qui permettaient — du moins en théorie — d’accéder aux fonctions de l’État par l’étude et le mérite plutôt que par la naissance.
Dans l’Europe des privilèges aristocratiques, cette idée ne pouvait que le séduire.
Il s’intéressait aussi à Confucius et à cette morale chinoise qu’il percevait comme capable d’organiser la société sans s’appuyer sur les dogmes religieux européens.

Alors, peu à peu, la Chine devint sous sa plume davantage qu’un pays lointain : elle devint un miroir tendu à l’Europe.
En vantant les lettrés chinois, Voltaire critiquait les privilèges de naissance. En admirant une morale fondée sur la raison, il dénonçait l’intolérance religieuse. En évoquant un souverain entouré d’hommes instruits, il dessinait son idéal du despote éclairé.
Bien sûr, nous savons aujourd’hui que cette Chine était en partie rêvée.
Voltaire connaissait surtout celle que lui racontaient les Européens. Il en voyait volontiers la sagesse et l’ordre, beaucoup moins les injustices, les crises ou l’autoritarisme du pouvoir impérial. Montesquieu, d’ailleurs, regardait le même empire d’un œil bien plus sévère.
Mais au fond, ce qui m’intéresse n’est peut-être pas de savoir si Voltaire avait « raison » ou « tort » sur la Chine.
Ce qui me touche, c’est qu’au XVIIIᵉ siècle déjà, un grand esprit européen ait cherché si loin de chez lui des idées capables d’interroger sa propre société.
Devant sa table, j’aurais aimé engager la conversation.

« Monsieur De Voltaire, vous avez tant écrit sur mon pays sans jamais le voir. Venez donc, asseyez-vous. Parlons-en. »
Je lui raconterais la Chine que j’ai connue, celle de mon enfance à Chengdu, puis celle que j’ai vue se transformer à une vitesse vertigineuse. Je lui dirais que les examens occupent toujours une place immense dans la société chinoise, que Confucius est encore cité vingt-cinq siècles après sa mort, mais aussi que la Chine réelle est infiniment plus contradictoire que celle dont rêvaient les philosophes européens.
Et peut-être lui poserais-je à mon tour quelques questions.
Que penserait-il de la Chine d’aujourd’hui ? Reconnaîtrait-il encore quelque chose de son « empire des lettrés » ? Serait-il aussi enthousiaste ? Plus critique ? Et que dirait-il de notre Europe contemporaine, lui qui savait si bien traquer les certitudes, les hypocrisies et les fanatismes ?
Je crois que la conversation pourrait durer longtemps.

En quittant sa maison, j’ai pensé au chemin étrange que peuvent parcourir les livres.
Il y a plus de quarante ans, une jeune étudiante chinoise découvrait Voltaire à des milliers de kilomètres de Ferney. Elle apprenait sa langue et essayait de comprendre ses idées sans savoir qu’un jour la France deviendrait son pays.
Quarante ans plus tard, cette même étudiante se tenait devant la table où Voltaire écrivait.
Entre Chengdu et Ferney, entre la Chine de mon enfance et la France de ma vie, il y avait soudain un fil invisible.
Voltaire n’est jamais allé en Chine.
Moi, j’ai fait le chemin inverse.
Et devant sa table d’écriture, pendant quelques instants, j’ai eu l’impression que les deux voyages venaient enfin de se rencontrer.
Comme si, après plus de deux siècles et quelques milliers de kilomètres, nous avions enfin trouvé un endroit pour parler de la Chine.


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