Carnet de Genève

– Un dimanche pas comme les autres

Il y a des villes qui vous offrent des souvenirs tout faits, dans des écrins de musée. Et puis il y a Genève, qui vous les pose à même le trottoir, comme un secret maladroit.

Nous étions sortis de l’hôtel, ce soir là, le regard encore curieux après les visites de la Croix Rouge et ONU. En longeant la devanture d’une supérette, un spectacle incongru a arrêté nos pas : une petite pile de livres, par terre, sagement calée contre le mur. Pas d’étiquette, pas de prix. Juste une évidence : quelqu’un les avait laissés là, en offrande au passant de bonne volonté.

J’ai d’abord cru à un oubli. Puis à une blague. Mais en ouvrant le premier volume, j’ai senti ce frisson particulier des trouvailles qui vous choisissent.

Il y avait L’art dans le Monde – Chine, un ouvrage solide datant de 1960, dont les pages jaunies sentent le papier d’autrefois et les images collées à la main sans passer par l’imprimerie laser. Un trésor pour qui aime les empires disparus. (Éditions Alban Michel). À côté, un livre sur la Nature Multiple et Menacée édité en 1970 en Suisse avec des planches illustrées de forêts que l’on devine encore sauvages. Et enfin, un 33 tours, pochette usée aux coins : Chants et danses d’Ukraine – un souvenir de l’époque soviétique, un souffle de steppe et de mélancolie venu se perdre devant une épicerie genevoise.

Nous avons échangé un regard complice, presque gênés par tant de générosité anonyme. Merci, inconnu de Genève, pour ces cadeaux posés à nos pieds comme des messages dans une bouteille temporelle.

Le reste de la journée a suivi sur cette même note d’heureuse étrangeté. Nous avons dîné au restaurant Mulan, dans le quartier des Nations. L’adresse est discrète, mais le cœur y est généreux : une cuisine sincère, des assiettes qui racontent des voyages, et un service aux accents du Sichuan. On y mange en regardant passer les diplomates pressés et les promeneurs paisibles – un condensé de cette Genève qui concilie le monde et le quotidien.

Plutôt dans la journée, en flânant vers le lac, nous sommes tombés sur elle, la célèbre horloge fleurie. Je l’avais vue plein de fois mais mais cette fois-ci, c’est elle qui a charmé nos petits enfants. Ses aiguilles tournent lentement au milieu des pensées et des bégonias, comme pour rappeler que le temps, ici, s’écoule avec une élégance suisse – précise suivant son propre rythme.

Ce soir, dans notre chambre, les livres sont ouverts sur la table. Le 33 tours, lui, attend de trouver notre tourne-disque pour libérer ses voix d’un autre âge. Genève nous a offert plus qu’une promenade : elle nous a donné des fragments d’histoires, déposés là par un inconnu généreux, comme une invitation à rêver plus loin.

Merci, Genève. Pour tes livres par terre, tes saveurs du Mulin et bien d’autres lieux de la très bonne cuisine et ton horloge qui sourit au lac.
On repart avec des valises plus lourdes – pas en souvenirs, mais en trésors de papier et de vinyle.


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