Il existe des rendez-vous que l’on attend pendant des années sans même s’en rendre compte.

Le 9 juillet 2024, en franchissant le seuil de la Maison de Balzac, j’avais l’étrange sensation de retrouver quelqu’un qui m’accompagnait depuis toujours.
Les murs étaient silencieux. Le jardin semblait retenir son souffle. Et moi, je marchais lentement, comme on entre dans un lieu sacré.
Bien avant de connaître la France, j’avais rencontré Balzac.
J’avais dix-sept ans. Nous étions en Chine, à la fin des années 1970. Je ne connaissais pas un seul Français. Je n’avais jamais entendu la musique de cette langue dont tout le monde disait pourtant qu’elle était « la plus belle du monde ».
Je découvrais la France à travers ses écrivains.
Parmi eux, Balzac occupait une place à part.

Avec La Comédie humaine, il m’ouvrait les portes d’un monde dont j’ignorais tout : les salons élégants, les ruelles de Paris, les fortunes éclatantes, les faillites silencieuses, les ambitions dévorantes, les amours contrariées, les rêves impossibles. Ses personnages étaient si vivants qu’ils devenaient presque mes compagnons de route.
Sans avoir quitté la Chine, je voyageais déjà dans la France du XIXᵉ siècle.
En 1979, je réussis le concours d’entrée à l’Université des langues étrangères du Sichuan, à Chongqing. Nous étions une génération privilégiée et incroyablement chanceuse. À cette époque, à peine deux candidats sur cent accédaient à l’université.
J’avais choisi le français.
Je ne savais pas encore que cette décision allait dessiner toute ma vie.
Quarante-cinq années se sont écoulées.
Entre-temps, il y eut plus de dix mille kilomètres parcourus, une nouvelle vie en France, des rencontres, des joies, des épreuves, une famille, plusieurs métiers, mille histoires à raconter.
Et me voilà enfin devant le refuge de Balzac.
Je m’arrête devant son bureau.
Je regarde cette table où tant de destins sont nés. J’imagine les nuits interminables, les piles de manuscrits, les feuilles couvertes d’une écriture pressée, les corrections sans fin. J’imagine surtout cette cafetière, fidèle compagne de ses insomnies, partageant avec lui le secret des romans encore à naître.
Cette petite maison cachée derrière son jardin fut aussi sa forteresse.
Pour échapper à ses créanciers, Balzac y vécut pendant plusieurs années sous un faux nom. Ironie de l’histoire : l’un des écrivains les plus célèbres de France dut parfois se cacher pour continuer à écrire.
La littérature a souvent un prix que le lecteur oublie.
Puis, comme si cette journée n’était pas déjà assez belle, le hasard décida de nous offrir un cadeau.
Mon mari et moi remarquâmes une visiteuse asiatique. Elle avançait doucement, observant chaque objet avec une attention presque affectueuse. Son regard ressemblait au nôtre.
Quelques mots furent échangés autour de Balzac.
Et soudain, le monde devint incroyablement petit.
Cette femme venait d’Allemagne. Elle avait étudié dans la même université que moi, à Chongqing, avec seulement quelques promotions d’écart.
Qui aurait imaginé que deux anciennes étudiantes chinoises, séparées par les années et les frontières, se retrouveraient un matin d’été dans la maison d’un écrivain français mort depuis plus de cent soixante-dix ans ?
Les livres tissent parfois des liens que le temps lui-même ne parvient pas à rompre.
Je repense souvent à cette question qu’un ami français m’avait posée :
« Les jeunes Chinois lisent-ils encore Balzac ? »
Oui.
Balzac, Victor Hugo, Gustave Flaubert, Molière… les grands écrivains français continuent d’accompagner les élèves chinois. Chaque génération découvre à son tour ces voix venues d’un autre continent, d’une autre époque, mais qui parlent toujours au cœur des hommes.
Voilà sans doute la plus belle victoire de la culture.
Les frontières changent. Les régimes passent. Les modes s’effacent.
Les livres, eux, continuent leur voyage.
Et parfois, quarante-cinq ans plus tard, ils ramènent une jeune fille chinoise devenue française devant la porte de l’écrivain qui, sans jamais la connaître, lui avait déjà ouvert celle de son pays.
Maison de Balzac, Paris
9 juillet 2024


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