Wen-you, mon amie

En ramassant mes quelques affaires, mon regard s’attarda sur un album photo recouvert de soie rouge. J’ouvris la première page. Pas de photo. Juste une écriture timide avec un nom : « ton amie, Wen-you ». Les pages étaient en carton rigide et noir. Entre deux couches épaisses, on glissait des feuilles de papier de riz, fines, presque transparentes, très agréables au toucher. Je collerais plus tard des petites photos en noir et blanc car pour l’instant je n’en avais aucune.
Un album pour l’avenir.

Je n’avais pas de photo de Wen-you, ni de nous deux. Enfants, nous n’avions pas d’argent de poche. Aller nous faire photographier dans l’unique boutique du quartier n’était qu’un rêve. Que de fois étions-nous passées devant la vitrine du vieux photographe ! Les photos exposées étaient colorées, lumineuses, les sourires figés mais charmants : portraits d’enfants, jolies filles aux longues nattes. Moi, j’étais fascinée par les accessoires, Wen-you préférait les photos de famille. Devant la boutique, nous commentions celles qui étaient exposées et ricanions gentiment.

Avoir Wen-you pour amie était une vraie chance. Nous avions grandi ensemble depuis la garderie. Nos pères travaillaient dans la même école où ils étaient copains avant de bosser dans le même atelier de soudure. Le sien était le comptable de l’école. Avant le déménagement pour le nouveau quartier du Désert du Nord, nous étions très proches. Nos appartements étaient mitoyens — mais « appartement » est un mot bien trop sérieux pour ce qui n’était que des chambres d’étudiants transformées en logements, sans sanitaires individuels.
Quinze mètres carrés par famille avec deux voir trois enfants, une seule pièce. La cuisine se faisait dans le long couloir mal éclairé. Chacun allumait son feu de charbon troué et séché. La fumée envahissait régulièrement l’immeuble. On toussait, on avalait la fumée, et on profitait aussi des disputes des couples, des pleurs ou des rires d’enfants. Les voisins savaient ce qu’on mangeait, parfois on échangeait des plats. C’était la vie en communauté.
Wen-you et moi finissions souvent nos repas chez l’une ou l’autre : on prenait son bol et on s’asseyait. Sa petite sœur avait le même âge que la mienne. Sa mère était institutrice dans une petite école appelée « le Temple de la Lumière Sacrée ». C’était la nôtre. J’aurais voulu que mon école gardait ce nom, mais c’était sans compté les années de folie où l’on détruisait tout ce qui était ancien. La ville avait changé tant de noms : rues, hôpitaux, écoles… On n’avait guère le choix, il fallait des noms révolutionnaires. « Rue Nouvelle Chine », « Avenue Anti-impérialisme », « École de Libération » au lieu de « rue de Casserole », « avenue de la Porte du Sud » ou « école des Mille Bonheurs ».
La nôtre était devenue l’Ecole de la rue de la Construction.

Nous étions scolarisées avec des enfants de la campagne aussi. L’usine acceptait leurs enfants dans sa nouvelle école en échange du terrain. Plus tard, certains furent embauchés comme gardiens ou femmes de ménage. Je n’ai plus jamais eu de nouvelles de ces enfants. Plusieurs avaient abandonné l’école après le primaire…

Avant mon départ pour Chongqing, j’irais dire au revoir à Wen-you. Son cadeau me touchait. J’allais lui demander une photo.

Wen-you avait échoué cette année là au concours d’entrée à l’université ( Gaokao). Elle allait devenir ouvrière à dix-sept ans. Avec sa silhouette de danseuse et ses doigts fragiles, comment tiendrait-elle ? Nous avions juré de ne pas devenir ouvrières dans la même usine que nos parents. Nous avions soif de savoir, de livres et d’espoir.

Wen-you avait fini par accepter son sort d’entrer en unité de travail de son père mais secrètement elle révisait ses cours pour présenter au concours d’entrée à l’université l’année suivante.

À présent, j’entendais du bruit dans notre immeuble. On se réveillaient dans tous les immeubles.
Il était six heures et demie du matin.
Le haut parleur commençait à diffuser la célèbre chanson révolutionnaire « l’Orient est Rouge «.

Des années plus tard, cette chanson résonne encore dans ma tête…