Le train pour Chongqing

Dans quelques heures, je monterais dans un train vers une autre vie. À dix-sept ans, c’était la première fois que je quittais ma famille, mes amis, mon quartier et ma ville.

J’avais réussi le concours d’entrée de l’École des Langues Etrangères du Sichuan, à Chongqing. Mes parents étaient fiers de moi. Tous deux étaient enseignants : mon père donnait des cours de philosophie, ma mère enseignait le chinois.
Comme beaucoup de parents chinois de leur génération, ils avaient cessé d’espérer pour eux-mêmes avant même d’avoir quarante ans. Les années de bouleversements politiques les avaient usés prématurément.
Alors, tous leurs rêves reposaient désormais sur leurs enfants.
Après la Révolution culturelle en 1976, leur unique ambition était de conduire leurs trois enfants jusqu’aux portes des grandes écoles.

Peut-être était-ce là leur revanche sur la vie.

Ce soir-là, au dîner familial, mon père resta silencieux. Je le voyais retenir son émotion. Ses yeux brillaient de larmes qu’il refusait de laisser couler. Puis soudain, il s’est réfugié dans la cuisine, clé sur la porte et nous entendions ses sanglots sourds et incessants.
Et bien des années plus tard, en 1993, lors de sa visite en France, j’ai enfin pu l’entendre et découvert la lourde histoire famillaile paternelle.

J’étais la seule fille du quartier « Désert du Nord » à avoir obtenu un billet pour une autre destinée. Grâce à cette admission, j’échapperais sans doute à la vie d’ouvrière qui attendait la plupart de mes amis d’enfance.

Mes parents avaient commencé leur carrière d’enseignants en 1960 à l’Ecole Industrielle de Radio de Chengdu (fondée en 1958).
Mais la Révolution Culturelle avait bouleversé leur existence depuis 1966. Leur ancienne école avait été fermée puis transformée en usine pour l’armée lorsque le gouvernement décida de déplacer plusieurs industries stratégiques vers le sud-ouest du pays. La banlieue est de Chengdu était ainsi transformée en huit clos. Notre quartier était simplement classé « secret défense «  interdisant tous étrangers d’y pénétrer.
Toutes les unités de travail portaient des numéros mystérieux. Le nôtre s’appelait soit Boite aux Lettres N°7, soit 970, sous tutelle de l’ancien Quatrième Ministère de l’Industrie Mécanique de la Chine.

Ma mère était devenue, du jour au lendemain, professeur de la littérature chinoise en professeur de Chinois dans l’ecole de son unité de travail 970. Quant à mon père, il abandonna, sous l’ordre, l’enseignement pour enfiler le bleu de travail. Chaque matin, il enfourchait son vieux vélo pour rejoindre un atelier de soudure.
Voilà comment l’école s’est transformée en unité de travail 970.

Après la mort du président Mao Zedong le 9 septembre 1976, mes parents m’imposèrent trois années de rattrapage intensif à la maison. Il fallait rattraper le temps perdu en attend que la Chine ouvrait petit à petit ses grandes écoles et universités.

Et désormais, dans l’obscurité silencieuse de cette dernière nuit, l’avenir semblait enfin me sourire.

Le lendemain, je partirais pour Chongqing.