Désert du Nord (1)

Chengdu, été 1979

1976 notre fratrie et une voisine à droite

Il était quatre heures du matin.

La chaleur étouffante du mois d’août collait encore aux murs de ma petite chambre que je partageais avec mes jeunes soeur et frère. Les rideaux de voiles demeuraient immobiles malgré les fenêtres grandes ouvertes. Pas un souffle d’air. Rien.

Chengdu vivait enfermée dans sa cuvette de montagnes et de fleuves. Dans les livres de géographie, on appelait cette région prospère en agriculture le Bassin de Chengdu. Pour moi, c’était surtout une ville où l’humidité semblait ne jamais vouloir partir.

Comme tous les soirs d’été, je dormais à même le sol sur une natte en bambou. Je préférais la dureté fraîche de ce lit de fortune à la vue de notre grand lit familial, trop lourd de chaleur et d’insomnie.

Les moustiques aux longues pattes tachetées n’arrivaient presque jamais jusqu’au cinquième étage. C’était peut-être le seul avantage de notre appartement de 35 mètres carrés.

Au loin, la Gare Est des marchandises grondait doucement dans la nuit. Je ne savais pas exactement à quelle distance elle se trouvait. Proche et lointaine à la fois. Depuis ma fenêtre, j’apercevais sa lumière bleutée flotter dans l’obscurité. J’imaginais les ouvriers charger les wagons de bois, de charbon, de fer ou d’autres trésors mystérieux. Les bruits des rails montaient jusqu’à moi, réguliers, lourds, presque rassurants.

Par moments, un train passait lentement, comme un vieux marcheur essoufflé. Lui aussi semblait souffrir de cette chaleur impossible.

Dans le noir, je comptais : un… deux… trois…

Mais le sommeil refusait toujours de venir.

Je tâtonnais pour retrouver mon grand éventail en feuilles de palmier posé près de ma tête. Pourquoi cette chaleur moite et oppressante ne quittait-elle jamais la ville ? Chaque jour pourtant, un orage éclatait dans l’après-midi ou au milieu de la nuit. Mais à peine la pluie cessait-elle que la terre humide nous recrachait au visage sa vapeur épaisse et irrespirable.

L’été reprenait aussitôt sa victoire.

Depuis notre déménagement, après avoir attendu longtemps la distribution du logement par l’état – huit ans plus tôt, dans ce dortoir réservé aux familles ouvrières et d’autres cadres, j’avais appris à redouter les nuits.

L’unité de travail de mes parents avait construit là, au milieu de terrains hostiles, de longues barres d’immeubles semblables à des boîtes d’allumettes, ainsi qu’une petite école primaire et collège pour les enfants de quelques 3000 salariés. Ma chambre donnait directement sur la cour de l’école. Et ma mère y enseignait le chinois.

Je plaisantais parfois en disant : « Au moins, je mets seulement deux minutes pour aller en classe en dévalant les escaliers ! »

Mais au fond de moi, je détestais le nom de notre quartier : Le Désert du Nord.

Je préférais dire que nous habitions dans la banlieue est de Chengdu.

À vrai dire, je connaissais très peu la ville. Mon univers se limitait presque entièrement au chemin qui menait chez ma meilleure amie, Wen-you. Elle vivait à un kilomètre de notre dortoir, près de l’unité de travail où travaillaient nos pères.

J’aimais profondément cette route bordée de platanes français. Les arbres étaient si grands que leurs branches se rejoignaient au-dessus de nos têtes, arrêtant presque entièrement le soleil. Sous cette voûte verte, nous pouvions marcher longtemps sans craindre la chaleur.

L’été, les coupures d’électricité rythmaient la vie de la ville. Il fallait économiser l’énergie pour les usines et les hôpitaux. Beaucoup d’ouvriers ne travaillaient en trois-huit.

Nous, les enfants, accueillions ces pannes de courant avec excitation.

Dans les escaliers plongés dans le noir, certains jouaient à cache-cache en imitant les cris des démons imaginaires. D’autres chantaient à tue-tête des airs d’opéras révolutionnaires ou des chants appris à l’école.

Moi, je restais à l’écart et chantais doucement avec eux.

À cause de mon problème cardiaque dès l’âge de 7 ans, les médecins interdisaient à mes parents de me laisser jouer trop brutalement avec les autres enfants. J’avais peur des orages, de la nuit et des bruits soudains.

Alors, peu à peu, ma fenêtre était devenue mon refuge.

Et le monde extérieur, mon seul spectacle. (1)